Déserter ou ne pas déserter, telle n'est pas la question !

Un an après leur appel à déserter, certain·es des diplômé·es d'Agro ParisTech (1) reprennent la parole dans une tribune co-écrite avec les collectifs Vous N'êtes Pas Seuls et les Désert'heureuses (2), et signée par des personnes et des organisations. ISF n’a pas signé cette tribune, considérant que d’autres modes d’action sont tout aussi légitimes et utiles, mais s’inscrit dans la même critique systémique et souhaite contribuer à la lutte en donnant à voir la diversité des façons de se mobiliser.
Illustration issue de l'article "Bifurquer certes, mais comment travailler à la décroissance ensuite ?" de Mathilde François
https://blogs.mediapart.fr/mathilde-francois/blog ; https://www.instagram.com/lavieacroquer/?hl=fr

Un système qui pousse à la désertion collective

Porter l’attention sur l’acte de désertion c’est se concentrer sur une action individuelle, résultant d’une trajectoire personnelle et d’un contexte propre à chacun·e. En évoluant dans le monde professionnel, on mesure combien changer de métier et abandonner une carrière est lourd de conséquences personnelles et sociales. Isoler l’acte de désertion, c’est le réduire à une crise d’adolescence de quelques privilégié·es3 quand il est le symptôme d’une société qui va mal. Au mieux il résulte d’une prise de conscience, au pire c’est un craquage qui fait suite à trop de burnout traversés4, à des situations de dissonance cognitive devenues insoutenables. Ce n’est pas l’individu le problème : ce sont les mécaniques qui épuisent les êtres et les milieux, écologiques comme sociaux.

Déserter n’est pas une façon de s'extraire de la société mais un moyen d'entrer en résistance en refusant de se mettre au service du système en place, en recréant un rapport de force. Refuser de parvenir5, entrer en dissidence6, quitter ses fonctions et en faire un acte politique n’est pas nouveau. Mais comme le rappellent les signataires de la tribune, la désertion n’est pas une fin en soi. L’enjeu n’est pas de déserter mais de démanteler les infrastructures et institutions néfastes, et de nourrir le développement d’alternatives qui s’inventent partout sur la planète depuis des siècles7. S’il ne faut pas héroïser "les parcours des jeunes bien nés qui décident de tout plaquer"8, il est aussi temps de "sortir des oppositions stériles opposant les privilégié·es qui désertent pour élever des chèvres et les collabos réformistes qui restent à l’intérieur".

Servons nous de nos positions et de la connaissance du système

D’autant plus que la crise écologique dramatique qui se profile oblige aussi à « reconnaître le caractère incontournable d’échelles politiques emboîtées, (…) [auxquelles] il faudra bien accorder des fonctions organisatrices pour temps de tempête »9. Et donc à lutter depuis l'intérieur du système.

Dans certains secteurs (urbanisme, eau, agriculture, énergie...) il peut s'agir de profiter des positions stratégiques dans les administrations et des normes réglementaires en vigueur pour bloquer de grands projets inutiles imposés. Quand le droit ne suffit pas, la lutte peut investir le terrain juridique pour le faire évoluer. Dans les secteurs néfastes tant socialement qu'écologiquement (finance, luxe, pétrole...), dénoncer ces injustices depuis l'intérieur, voire devenir lanceur·se d'alerte, sont autant de formes d'actions utiles.

Cependant, quelle que soit l’organisation, y « agir de l’intérieur » contribue à faire fonctionner le système, à entretenir les dominations qu’il institue, à le légitimer. Il faut en rester conscient⋅e et continuer de valoriser d'autres manières de s’organiser et de vivre pour ne jamais se résoudre à la fatalité. Les appels à la désertion nous rappellent que nous ne sommes pas seul·es, qu'il existe ailleurs des espaces de lutte remplis de cette fameuse joie militante10 !

Notes :
1. Appel à déserter - Remise des diplômes AgroParisTech 2022
2. Tribune de la désertion - Vous N'êtes Pas Seuls, Désert'heureuses, discours d'Agro ParisTech
3. Chloé Dubois (collectif Focus), Changer de voie, un privilège de classe ?, Politis, 2022
4. Un burnout c'est déjà trop !
5. Elsa Gautier, Étudiants : le retour du refus de parvenir, Socialter, juin-juillet 2021
6. La Dissidence, Survivre et Vivre n°17, 1973
7. On parle d'institutions au sens large du terme, c’est-à-dire mode d’organisation, de fonctionnement collectif, élément culturel, comme le sont les ZAD, les communautés autogérées, etc.
8. Olivier Lefebvre, Lettre aux ingénieurs qui doutent, Paris, L’échappée, 2023
9. Jean-Paul Malrieu, D’une dissidence à l’autre. Lettre aux jeunes déserteurs et déserteuses, 2023
10. carla bergman et Nick Montgommery, Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes. Traduction de Juliette Rousseau, 2021, éditions du commun

11 juillet 2023
Baptiste Soubra, Benjamin Gayon et Chloé Giacinti, membres des équipes MSP et FormIC
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